Silence. Je fais silence. Je ne sais par où commencer, car comment parler d'un livre qui vous bouleverse autant, est entré en vous, non par effraction mais avec passion ? Les mots sont si beaux. Ceux de Virginia. Ils agissent autant par magie, que par poésie. Dès la première page, je me suis laissée porter par le mouvement des vagues, aspirée par le ressac puis à nouveau, entraînée sur le rivage par la marée alors que le soleil commençait son inéluctable course. J'étais à la fois Jinny, Rhoda et Suzanne, et puis aussi, Louis, Neville, Bernard dans le flux et reflux de leurs pensées, dans la solitude de leur être, de leur plus tendre enfance aux confins de leur vieillesse. Au fil des monologues intérieurs qui se croisent et s'entrecroisent, je suis devenue "eux" , je n'ai cessé de penser, de construire et de déconstruire ce qui les animent, ce qui les rend solubles au contact de la lumière, de l'air, ce qui les fait croître, leur fait peur, est douleur. Je me suis dissoute dans leurs pensées pour me les approprier. Et la descente fut vertigineuse :"Oh! Cette douleur ! Cette angoisse ! Je succombe, je perds conscience....Et maintenant mon corps se fond...Mes liens tombent, je brûle"..."Je tremble, je frémis, pareille à la feuille dans la haie, tandis qu'assise sur le rebord de mon lit, je balance les pieds, avec en face de moi l'épanouissement d'un nouveau jour. J'ai cinquante ans, j'ai soixante ans de vie à dépenser. Ce trésor est encore intact. C'est le commencement". Et parce que "être" est aussi "paraître", j'ai adopté leurs manières d'être dans la vie, leur manière de se tenir, de se comporter, de se retrouver entre amis. Eux qui enfants aimaient à jouer ensemble, à s'observer, à se voir grandir, ont toujours gardé cette part d'éternité qui semble à jamais fixée dans ce jardin où ils aimait jouer : "Je tiens une tige à la main, je suis moi-même la tige. Mes racines s'enfoncent dans les profondeurs du monde...Tout près de moi, Bernard, Neville, Jinny et Suzanne écument les parterres avec leurs filets à papillons...Quelqu'un glisse un regard à travers la fente. Ce regard vient me frapper. Je ne suis qu'un petit garçon vêtu de flanelle grise. Elle m'a découvert. Quelque chose vient de me cogner sur la nuque. Elle m'a embrassé. Tout est mis en pièces." Ces fragments de vie mis en relief dans des monologues d'une grande beauté se succèdent et rythment ce roman avec une lenteur nécessaire pour sentir le temps se distiller. "Et le temps s'égoutte, dit Bernard. La goutte se forme sur le rebord du toit de l'âme et tombe. Le Temps la fait tomber". " Et c'est sans fin : "Oui c'est bien l'éternel renouveau, l'incessante montée qui suit une retombée sans fin". Les vagues de Virginia Woolf. A lire et le relire, infiniment.

C'est un vide qui m'a envahi ce week-end, un vide étrange qui a suivi la fin de la lecture d'American Darling de Russel Banks. 